Repos - Feurnard

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Repos - Feurnard

Message  Feurnard le Sam 25 Avr 2009 - 17:02

Le rêve est un oiseau destiné au bûcher. Condamné par avance, il étire des ailes de plomb qui le font chuter au premier de ses battements. L'oiseau s'écroule sous ses plumes, dans des cris qui à force d'être entendus, de tout dire en un instant, pour nous, ne signifient plus rien.

Il existait de ces rêves comme du cisaillement des autocanons de vingt millimètres dans le ciel, le feu croisé d'une vingtaine de pièces pendant d'innombrables secondes, qui perdurait dans le silence. Il en existait comme du feu de vingt pièces et des roulements à pleine vitesse dans les vallées. Ces beautés froides, comme la chaleur en quelque point de l'univers suivait toujours les mêmes règles, laissèrent place à la vie la plus simple.
À trente-deux ans, son corps avoua enfin qu'il arrivait en fin de vie. Admis à l'hôpital pour quelques jours, il en ressortait avec pour ordonnance, en plus des médicaments, la nécessité du repos, la nourriture saine, l'interdiction de toute activité. Intégré à la réserve, Jacques passait ses journées dans l'attente que connaissait la réserve, sans raison d'en sortir.
Voici qui était Jacques : il se levait avant l'aurore, faisait cinquante pompes et autant à chacun de ses quatre repas, à quoi il finissait tard dans la nuit sa journée comme il la commençait. Trois valises constituaient son unique bagage.
Une fois seulement une nouvelle le fit descendre jusqu'aux Dalles, où autrefois avait croisé un navire resté dans son coeur, et qui revenait au guet militaire pour y être bâché, entreposé, ses pièces démontées, dans une torpeur sans égale. Jacques descendu aux quais, arrivé à la pointe, dans le sale temps de septembre, ne vit pas ce navire et malgré qu'il ait attendu la journée entière. Jusque tard le soir, malgré le froid, il avait attendu cette figure familière, que le monde ne reconnaissait plus.
En rentrant Jacques paraissait un squelette, membres grêles et peau plissée, et sa poitrine surtout s'était fermée. La cage thoracique le serrait, pressait son coeur au point parfois de l'empêcher. Ses cheveux son poil avaient perdu en partie leur couleur et la peau tournée au pâle par manque de sang, et couverte des coups passés, il les portait comme un linceul de son temps. Les lumières seules des lampadaires le rattachaient encore aux bâtiments noirs de la cité.
Il passa une nuit agitée, lui-même immobile ne trouvant pas le sommeil, mais tous les souvenirs qui avaient tendu ses nerfs et rendu ses muscles si faibles. Deux heures d'un semblant de rêve l'avaient tourmenté, après quoi ne pouvant plus dormir, mais ne pouvant pas non plus se lever, ne sentant plus son corps sinon dans le noir ses membres étrangers, et dans son sang que le matelas écoulait, il mesura ce que signifiait la torpeur.
Le lendemain la réserve lui envoyait une enveloppe noire, avis de deuil suivi d'un ordre de marche.
Il déverrouilla tour à tour les trois valises, et prépara avec méthode son départ. Seulement les poignées pesaient, chaque pièce échappait à ses doigts. Les efforts frappaient son corps d'un dû lourd à porter. Il faisait se succéder à la routine de son attente la routine de l'emploi et ne trouvait de forces à fournir ni pour l'une ni pour l'autre. Il s'y appliquait et plus il s'y appliquait, plus l'une et l'autre lui apparaissaient impossibles.
À midi une équipe venait le prendre, qui le trouva prêt sur la rue, ses trois valises alignées. Ils le trouvèrent aussi démoli, un octogénaire debout comme se dressaient encore les ruines et les épaves au bord des routes. Jacques pour sa part ne sentait pas ses efforts, ne devinait pas qu'il avait dépassé ses limites. Les soldats pouvaient marcher ainsi plus loin qu'ils n'avaient d'énergie pour le faire, avant de s'effondrer soudain par le retour de la fatigue. Jacques ne savait pas que quand il dormait, si quelqu'un prenait son pouls, il l'aurait trouvé mort.

Il ne pouvait pas s'agir d'un engagement armé. Deux sections de la réserve se déployèrent dans les Arroches, aux exploitations minières que rien en vérité ne menaçait. Ces exploitations n'avaient rien d'extraordinaire. Elles creusaient des cirques entre les sommets, plongeaient dans les boyaux des montagnes et cheminaient sur les pentes les produits bruts, sans valeur encore, avant que ne s'en emparent les industries de la plaine.
Dans la chaleur et la poussière, la section de réserve accumulait les gardes ou s'enterrait aux quartiers de béton. Mais ils préféraient souffrir la soif plutôt que de rester enfermés. Les ouvriers voyaient défiler ces tenues ternies par les éléments, et armées, aux abords des infrastructures, sur les routes, en station aux entrées. Le plus souvent, ils ne les voyaient pas.
Jacques ne sortait que rarement. Ici de même qu'ailleurs la routine se poursuivait : il se levait avant l'aurore, se couchait tard mais ici contrairement à ailleurs le sommeil lui venait. Lui seul n'accomplissait aucune tâche : il passait ses journées couché, ou à entretenir son matériel. Ici la chaleur avait réussi à réveiller son sang et si sa poitrine parfois le brûlait, s'il croyait sentir les côtes frotter l'une contre l'autre, se consumant plus vite encore, au moins en fermant les yeux Jacques pouvait se reposer.
Les camions lourds passaient et repassaient dans le même quotidien. Après une semaine rien n'avait changé. Pourtant aucun n'oubliait l'avis de deuil, la lettre noire, qui justifiait leur présence. Ni aucun n'oubliait la présence de Jacques. Jour comme nuit ils patrouillaient ; la nuit l'exploitation tournait encore et les travailleurs, toujours plus distants à mesure que les nuits s'allongeaient, disparaissaient dans leurs tunnels.
Dès les premiers jours l'exploitation s'était plainte de cette présence qu'auparavant elle souhaitait. Le passé ne justifiait pas le présent. À présent rien n'était plus souhaité que leur départ. Le lieutenant passait ses journées à en discuter avec les autorités, puis le temps passant il ne discuta plus, mais acquit la certitude que rien ne changerait et qu'il n'y avait plus de raison que rien ne change.
Une demande particulière émana qui demandait que Jacques inspecte les galeries. Plus qu'une demande, l'entreprise exigeait ce contrôle dans un but qui, s'il échappait aux militaires, ne devait pas échapper aux mineurs. Enfin le commandement accéda à cette requête et Jacques reçut ses ordres. Il s'équipa, prit son arme, la chargea et accompagné du lieutenant, se rendit à la première saillie.
Il ne se trouvait rien de dangereux ni même d'intéressant dans les galeries sinon les mineurs. Elles s'étendaient sur plusieurs centaines de kilomètres. Mais à mesure qu'il s'y enfonçait, qu'au fond des puits la ventilation remplaçait l'air, et que les lampes manquaient de plus en plus, il se réveilla en Jacques une pulsion violente. Tous ses sens le ranimèrent. Il sentit dans le froid, dans l'étouffement et en même temps, dans le grondement, les roulements, plus de présences que dans toute la cité. Le regret violent, sincère du condamné, de n'avoir pas vu ce navire au jour de septembre, mais aussi de croire qu'il pouvait encore naviguer en mer et que peut-être, un jour, il servirait, anima en lui tant de sentiments contraires qu'il brisa son silence.
Le lieutenant, leur guide, le responsable l'entendirent gronder. Il serrait les dents, en tête, il avait sensiblement forcé le pas, jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus le suivre et quand le poids de son arme se rappela à lui, Jacques ordonna en deux gestes qu'il continuerait seul.
Il le pouvait.
Au fond des puits les travailleurs, animés tous pour arracher à la roche de larges portions, et s'enfonçant toujours plus, ceux-là le virent passer comme un spectre. Avant d'être reconnu, la plupart en prenaient peur. Les travaux cessaient, les galeries retournaient au silence. Il suffisait à ce que toute activité cesse. Ce que voyait Jacques, c'était le métal, et les mêmes visages que ce métal broyait. Ce que les mineurs voyaient, eux, c'était une arme.
Dans les jours qui suivirent, et qui conclurent cette semaine, les tensions se calmèrent. Les exploitations ne réclamaient plus rien. En même temps l'activité des Arroches se réduisit tant qu'il sembla à une heure que les machines avaient cessé de tourner. À peine à cette heure les structures chuintaient-elles, et au dernier jour de la semaine - le lundi, sur ordre des contremaîtres, ces machines rendirent un silence effrayant.
Il n'y avait toujours alors aucune raison à ce déploiement de la réserve, sinon la lettre noire qui donnait à tous les soldats le besoin de se battre encore. Ce besoin, il fallait le décrire : c'était celui du déserteur. Et la nuit tombait.
Puis peu après vingt heures, la seconde section perdit contact avec la première. Dans les quarante secondes qui suivirent, une alarme s'élevait dans les Arroches, qui répétait trois mugissements suivis, avant un silence de temps égal. C'était au début de décembre, lorsque le blindage actif interceptait la première munition. La pénombre se creva de balles traçantes.
Jacques ouvrit les yeux. Il chercha à reconnaître les murs de béton, les sirènes et l'obscurité. Son esprit mélangeait les dates, les circonstances. Comme la fatigue avait reflué, elle revint, le frappa jusqu'à rendre tous ses gestes mécaniques. L'alarme retentissait encore. Assourdis par le béton les détonations ne l'atteignaient pas. Il s'équipa, revêtit la tenue, prit son arme, il chargea patiemment son magasin puis sortit.
La section contre-attaquait déjà.
Quand il fut dehors, le véhicule avait déjà tourné à deux cents mètres, parmi quelque groupe supposé d'adversaire. Par équipes de deux, par groupes de deux équipes, les trois groupes ne rencontraient aucune résistance. Ils ne parlaient pas, sinon pour un instant quand un défaut du pare-flamme révélait la position du soldat, qui retournait ensuite à la nuit.
Debout sur le pas de la porte, Jacques écoutait les tirs s'étouffer, déjà rares, toujours plus sporadiques, le coup par coup de la section qui secouait encore la montagne. Il se rendit compte qu'il dormait, parce que sa tête penchait insensiblement sur le côté, qu'il n'en sentait plus le poids et qu'en même temps, ce mouvement léger menaçait de l'abattre. Pour seule assurance, sa poigne serrait l'arme, dévoilant au niveau du poignet des noeuds de tendons vieillis, et comme déchiquetés.

Après huit jours de poste, la réserve mit fin à sa mission. Jacques remonta au nord et dans la ville où l'attendait sa chambre de béton. Il y rangea les trois valises verrouillées à nouveau, scellées - c'était un détail - de ruban blanc adhésif, qui passait sur la poignée. Après quoi il s'étendit et son coeur l'abandonnant, une torpeur égale l'enveloppait.
Le seul oiseau qui survive au rêve est le phoenix.
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