Injustice - Feurnard

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Injustice - Feurnard

Message  Feurnard le Dim 1 Mar 2009 - 14:44

Monsieur Baudes habitait Braville. Il fallait connaître Braville pour connaître monsieur Baudes.
Le petit village de mille quatre cents habitants cherchait à suivre du nord au sud le cours d'un ruisseau endigué, fermé par deux rangées d'arbres et qui s'accumulait à trois kilomètres de là en étang dans l'ancienne carrière. Les maisons se soulevaient d'est en ouest accrochées à la route principale, à deux voies, qui des deux côtés se perdait ensuite dans les champs. Elles longeaient, le village et la route, à suffisamment de distance une forêt feuillue au nord d'où le ruisseau s'échappait.
Voilà qui était monsieur Baudes.
Sa maison se trouvait au plus haut du village, au bout d'un chemin que continuaient des sentiers de terre dans les arbres. Peu avant que le soleil ne se lève, la porte s'ouvrait sur les deux habitants, monsieur Baudes et son chien. Ils quittaient la demeure dans la fraîcheur matinale, toujours par les sentiers dans la forêt où le chien allait courir en toute liberté.
Ils traversaient ainsi la forêt au nord-est, au plus court jusqu'au village de Cormillon qui plus petit comptait moins de six cents habitants. En une demi-heure, ils y étaient. Le chien courait alors sur les trottoirs entre des maisons silencieuses, suivi de près par monsieur Baudes que le pardessus couvrait presque entier, littéralement, de la tête aux pieds. Sur la place goudronnée, pleine de platanes parquées par des grilles basses, devant la route ouvrait tout juste la devanture du boulanger.
La boulangerie Palme d'Or avait ouvert seulement quelques jours après que, à un village de là, monsieur Baudes se fut installé.
Chaque jour monsieur Baudes, réveillé par l'habitude ou quand l'habitude manquait par les jappements plaintifs de son chien, traversait une forêt pour le plaisir du pain frais. Cette habitude et le caractère particulier de son chien engendrèrent avec le boulanger une solide amitié.
La porte de la boulangerie s'ouvrait : la clochette sautillait en fête, en même temps que le boulanger allait fouiller dans un sac de friandises pour en lancer une au chien. Celui-ci la happait en plein vol, puis s'asseyait sur le côté de la porte et tranquille, jetait de longs regards aux clients. Le boulanger adorait ce chien. Il ne permettait plus que monsieur Baudes donne la friandise lui-même et ce lui était un plaisir le matin que de voir la bête docile attendre son maître tout le temps qu'ils parlaient, puis après avoir reçu une caresse, le suivre dehors dans le froid.
Monsieur Baudes payait avec de la monnaie, de main en main. Il prenait tout spécialement, chaque jour, trois petits pains dans un sac de papier séparé du reste des achats.
Ils revenaient par d'autres sentiers dans la forêt, ou si la fatigue les avait surpris à l'aller, ils descendaient juste de quelques mètres jusqu'à l'arrêt où les bus commençaient tout juste à rouler. Mais ce jour-là monsieur Baudes ne songeait qu'à aller de l'avant et son chien frétillant à la présence des autres animaux courait d'un côté et de l'autre des sentiers, entre les arbres, entre les pierres, profondément dans la flore.
Ils revenaient toujours à temps pour la tournée du facteur, dans les minutes où il desservait ce chemin spécialement, si précisément que monsieur Baudes le soupçonnait, avec le temps, d'attendre son retour. À cette heure enfin le vague matinal s'effilochait avec le soleil et malgré les derniers nuages le village de Braville prenait alors son visage le plus serein. Il s'animait lentement, par baillements successifs, comme après l'effort de la nuit, en suite de quoi les rues s'emplissaient de travailleurs en route.
Le chien affectionnait tout particulièrement les caresses du facteur. Il roulait la tête sous sa main, se frottait à ses jambes, lui tournait autour avec des manières d'enfant.
Une fois rentré, monsieur Baudes déchargeait ses achats dont les trois petits pains dans une corbeille qu'il déposait au milieu de la table. Il mangeait puis allait se reposer au salon, un journal entre les mains.
Jules avait à douze ans donné mille francs à un camarade de classe. Un an après, il apprenait sans bien comprendre qu'il n'aurait plus à travailler de sa vie. C'était à l'époque où il devinait s'orienter, à savoir que toutes les possibilités lui étaient offertes. L'habitude l'avait porté à choisir la difficulté : il réussit néanmoins et ses études à peine finies, plutôt, avant qu'elles ne finissent tout à fait, Jules reçevait trois lettres de travail tout à fait enviables.
Les trois lettres étaient arrivées le même jour où il avait adopté son chiot. Il revenait de la poste, les trois lettres en poche et sans savoir encore ce qu'elles contenaient, quand ses yeux perdus dans la rue passèrent sur une vitrine où l'animal, fourrure noire, petite truffe humide, était exposé. Il n'aurait pas réagi autrement qu'en le trouvant dans une boîte en carton. Depuis le fidèle ami suivait cet homme partout où ce dernier irait.
Ses camarades collectèrent les lettres à sa place. Lui qui brûlait du désir de se rendre utile, monsieur Baudes découvrit l'oisiveté ; pas le désoeuvrement, qui a sa cohorte d'angoisses, ni l'ennui qui cache un malaise mais la plus simple oisiveté.
Il l'avait remplie à sa plus jeune époque dans la recherche du couple. Sans être beau il eut du charme, que la trentaine même à présent n'effaçait pas. Au contraire, quand dans l'après-midi il venait s'occuper des fleurs de madame Pie, celle-ci le flattait et son mari montrait des piques de jalousie, malgré leur bonne entente. De l'avis de mademoiselle Beaumont, qu'il avait aidée deux fois à déménager, quand la seconde fois elle avait choisi une maison sur le même chemin, à deux numéros seulement de la sienne, monsieur Baudes ferait encore craquer n'importe quelle femme.
Aussi inexplicablement, il vivait toujours seul.
Son amour était né à l'instant même de sa mort. Il la vit et devant elle toutes les comparaisons s'effondrèrent, son monde tout entier s'écroula à ses pieds. Elle exprimait dans ses yeux la même passion, dès le premier regard. Il lui aurait suffi de se présenter à elle pour que leur seul amour les unisse à jamais.
Seulement au même instant se trouvait avec eux l'ami qui en un an avait multiplié démesurément sa fortune.
L'ami les présenta l'un à l'autre et cela suffit pour qu'un sentiment plus fort que l'amour provoque chez Jules une colère sourde. Un parfait amour mourut pour une idée aussi vague qu'inutile, dont la règle était d'être malheureux absolument, et qui était la justice.
Animé par cette malheureuse idée, monsieur Baudes mit une distance infranchissable entre elle et lui. Cette relation sans conflit, sans douleur, dura trois ans, durant lesquels le chiot devint chien. Puis leur ami commun, ne voyant plus d'issue à ce que le ridicule d'un concept sans fondement avait causé comme dommages dans le destin de ce couple, ouvrait un commerce en ville - ce n'était pas Espan, mais plus au nord - et elle l'avait suivi comme employée.
Depuis, monsieur Baudes repensait constamment à elle et qu'il lui suffirait de dire un mot, de faire un geste, de briser une seconde le plus fragile des équilibres, pour qu'il aille à elle ou qu'elle aille à lui, qu'ils se réunissent et que quelque malheur qu'il puisse se présenter, leur ami commun les aiderait à fouler du pied la notion de justice. Monsieur Baudes n'avait qu'un doigt à lever pour qu'on lui serve le monde sur un plateau d'argent.
Les trois petits pains reposaient dans la corbeille toute la journée, jusque tard le soir. Une dernière fois, monsieur Baudes allait promener son chien, que la vieillesse menacerait bientôt. Durant cette promenade, monsieur Baudes emmenait les petits pains qu'il émiettait sur les sentiers, par brassées.
En voyant la bête noire se faufiler parmi les buissons et chasser tout son saoûl dans cet éden où les autres animaux mouraient du froid et de la faim, il se demandait jusqu'où son ami avait agi pareillement avec lui que lui avec son chien.
Et jusqu'où il était injuste qu'il existe des animaux domestiques et des animaux sauvages.
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