Occiput - Adrien'

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Occiput - Adrien'

Message  Adrien' le Dim 15 Fév 2009 - 3:42

La grève déserte, abandonnée à ses mouettes, transpirait dans l'aube jaune. Une sirène retentit. Une sirène sortit de l'eau et s'installa silencieusement sur les rochers, là où les vagues apporteraient juste assez d'humidité pour faire rutiler les écailles de sa queue. Quelque chose sur la plage attira son attention. Un rebut amené par la marée, trop gros pour avoir grimpé jusqu'au liséré de coques et de varech. Les vagues l'atteignaient encore de temps à autre. Leurs mille mains veillaient à l'offrande, le taquinaient pour l'inciter à avancer encore un peu. Une charogne, c'est cela qui empestait l'eau près du rivage, réfléchit la sirène. Pouah. C'est gros tout de même, qu'est-ce que ça peut être ? Alain -c'était le nom de la sirène- se serait bien approché pour examiner la chose, mais être sirène, pour marcher, c'est pas le pied. Il soupira. La curiosité était la plus forte. Il se laissa glisser dans l'eau, choisit un rocher plat et immergé près de la grève pour y poser les mains, puis de quelques vigoureux battements de queue, se propulsa à la verticale. Il dut ensuite remonter l'entassement de roches en conservant son équilibre. Heureusement qu'il avait l'habitude. Le plus pénible était de risquer de se couper les mains sur un éclat de verre ou une arête de rocher. Parvenu sur le sable, ce lui fut un jeu d'enfant que de franchir l'hectomètre qui le séparait de l'objet de sa curiosité. Sa technique de déplacement terrestre impliquait en principe de retourner dans l'eau sur les mains, sans faire halte : depuis le sol, il lui était absolument impossible de se remettre à la verticale et la reptation lui était odieuse. Cette fois pourtant, il se laissa choir sur le sable. L'étonnement. Il venait de découvrir le cadavre de Bella, la plus fameuse pute du Cosmo-Club.
Il s'assit tant bien que mal sur le sable, regarda fixement sa découverte, essayant tout à la fois de comprendre ce qu'il voyait et de décider de la réaction appropriée. Elle avait une entaille noirâtre au-dessus du sein gauche, auréolé d'une grande tache brun sombre sur son top jaune fluo déchiré. Devait-il appeler ou rejoindre l'eau pour chercher du secours ? Tout secours était d'ailleurs parfaitement inutile. Mais il fallait prévenir... eh bien oui, la police. Son visage était intact, il lui restait même quelques traces de maquillage. L'horreur se lisait dans son regard fixe. Mais bien sûr, c'était cela, la première chose à faire ! Il lui passa une main sur les yeux pour les fermer.
Ainsi, elle semblait plus sereine. Quelque chose comme une expression peinée lui plissait la bouche, mais c'était déjà beaucoup mieux. Il devait appeler. Si personne ne venait, il serait toujours temps de regagner la mer. "A l'ai-de." La première fois, son filet de voix se brisa au milieu de l'appel, mais ensuite il s'y prit mieux et lança à pleins poumons des "Police !" "Au secours !" "Venez vite !" qui lui semblaient du dernier ridicule, vu l'absence d'urgence de la situation, mais le rassuraient à mesure qu'il imaginait les badauds venant à la rescousse, les policiers accourus, lui, remis à l'eau, elle, transportée avec précaution vers la morgue, rendue présentable une dernière fois par des soins diligents...
Il poursuivit ses appels jusqu'à ce que sa gorge soit douloureuse, mais personne ne vint. Il ne lui restait plus qu'à se tortiller sur les coudes et la queue jusqu'en bas de la plage, par très loin heureusement. Cela lui prit tout de même dix bonnes minutes pour regagner son élément. Et maintenant ? Il se dirigea vers le port, tout en scrutant la plage au cas où il apercevrait un promeneur.
Une demi-heure plus tard, il se penchait à nouveau sur Bella, environné d'agents à la mine grave qui éloignaient les curieux. L'inspecteur Brenans semblait avoir l'affaire bien en main. A ceci près que cela ne voulait rien dire du tout. Son air énergique et intelligent inspirait confiance, voilà tout, songea Alain. Il arpentait le rivage à quelques décamètres de là, donnant des consignes par téléphone, prenant peut-être déjà des renseignements. Alain, hébété, regardait tout cela sans plus se sentir concerné. Une main se posa sur son épaule. C'était Brenans.
- Je vous remercie de nous avoir avertis, monsieur...
- Alain. Il n'y a pas de nom de famille chez les sirènes. Expliqua-t-il d'un air d'excuse.
- Bien bien. Nous avons votre déposition et... un moyen de vous contacter, n'est-ce pas ? Vous venez ici tous les matins.
La sirène confirma d'un hochement de tête.
- Eh bien, nous allons vous raccompagner... Alain. L'ambulance sera là dans une minute, pour vous tout est terminé.
Nouveau hochement de tête. Oui, tout était terminé. Alain sentit une immense tristesse l'envahir. Il détourna la tête un instant, parvint à se reprendre assez pour murmurer : Allons-y.
Brenans fit signe à deux de ses hommes : Chassart, Bonnet ! Raccompagnez monsieur. Leur dit-il avec un mouvement de tête vers la mer. Les agents le saisirent chacun à un bout, avec de maladroites précautions, et le déposèrent à quelques décimètres de profondeur, sans se soucier de tremper leurs godillots. Il les salua et nagea vers les profondeurs, incapable de chasser de son esprit cette rengaine : Occis pute, occis pute, occis pute...
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