L'alpiniste imprudent

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L'alpiniste imprudent

Message  Adrien' le Ven 20 Fév 2009 - 1:09

Un jour gris filtrait par les rideaux sales. Trempée d'une sueur poisseuse, sa chemise lamentable lui fit prendre pitié de lui-même. Il voulut mourir. Il suffoqua pendant de longues minutes dans cette pensée étonnante : il voulait mourir. "Pourtant j'ai tout pour être heureux" pensa-t-il, mais il cessa d'y croire à l'instant où il formulait cette pensée. "J'ai tout pour être heureux." se répéta-t-il.

Il me faut une gaine, pensa-t-il. Près de pleurer, il se mordit les lèvres, se reprochant violemment sa faiblesse. Il me faut décidément une gaine. A ce moment elle se tourna et lui caressa la joue. Il eut peur d'avoir parlé tout haut et se tut davantage. Cependant la pensée de la gaine continuait à le hanter. Et un jupon, lâcha-t-il soudain malgré lui. Cette fois il avait parlé tout haut, il en était presque certain. Sa propre voix résonnait à ses oreilles, étrangement déterminée. Il n'eut pas honte. Son ton ferme le réconforta, lui rendant, estima-t-il, l'usage de ses membres. Il testa la mobilité de ses orteils, conscient de l'absurdité de cette idée. Je n'ai pas été paralysé, pensa-t-il.

Cette fois ses lèvres étaient demeurées closes. Il savoura la maîtrise qu'il en avait. Il était capable de silence. Voilà qui résumait tout ce qu'il souhaitait réaliser ; toutes ses aspirations étaient tendues vers le silence et l'immobilité parfaite pour lesquels la nature l'avait si bien doué. Maintenant qu'il en avait pris conscience, il se sentait libéré de tout le poids de l'existence ; léger, il réalisait sans effort cette prouesse, qu'il dédia d'un même mouvement à Madeleine. De présence inutile, elle devint partenaire de son exploit, leurs mains se nouèrent avec ferveur dans ses pensées.

Cependant, un doute lui vint, ouvrant une brèche dans ce moment de bonheur extatique. Et s'il venait à faillir ? Son corps, sa faible chair, le vouait à l'échec. Tôt ou tard, il tressaillirait, il éternuerait peut-être. La colère le parcouru, épuisant sa résolution. Son immobilité glissait lentement vers la rigidité. Impuissant à rétablir l'équilibre, il bascula vers un abîme d'où, s'étant rendu incapable de mouvement, il espéra muettement du secours. Madeleine ! Madeleine ! Ses appels faisaient surgir dans son esprit des falaises, des parois rocheuses sur lesquelles ils puissent résonner idéalement.

Étendu sur une roche plate, immobile, il jouissait amèrement de ces instants, de l'air pur et du franc soleil, de tout ce qu'il perdrait bientôt. Il était seul. Madeleine n'avait rien su de son naufrage, de sa chute. Elle ne viendrait pas le secourir avant, voyons... aurait-il déjà succombé ? Serait-il alors devenu le festin d'oiseaux charognards, se pressant, se bousculant autour de lui, se disputant ses yeux, ses lèvres blanchies par la mort ? Madeleine ! appela-t-il encore, faiblement.

Mais voilà que dans cet appel, il avait senti, impensable, sacrilège ! la possibilité d'un mouvement. N'était-il pas paralysé ? Parfaitement paralysé ? Il fit un essai, senti son effort se déployer en vain, le relâcha. Rien. Pourtant, il avait eu la sensation bien nette d'être au bord du mouvement. Inquiet, il appela encore : Madeleine ! Son corps frémit de nouveau. Impossible ! Le secours, il le savait, devait venir du dehors. D'elle. Sans son intervention, il était cloué, condamné, dans son immobilité infinie. Reprendre seul le mouvement, après l'avoir anéanti, était hors de question. Il fallait que cela vienne d'elle, la simple idée qu'il en soit autrement pouvait provoquer des cataclysmes. Madeleine ! Madeleine ! Madeleine ! Ses cris ne déclenchaient plus l'ombre d'un mouvement, ce qui en un sens le rassura.

Il fallait pourtant qu'elle fut avertie ! Il concentra toute sa volonté pour attirer son attention. Allongée près de lui, elle reposait, inaccessible, ignorant cruellement ses efforts. Puis, comme si elle sentait que la plaisanterie avait assez duré, elle se glissa contre lui. De tout son corps rigidifié, il senti ce contact crucial qui l'électrisait, sans pouvoir y répondre. Elle lui toucha la joue, les yeux, qu'il dut fermer, puis rouvrir, lui murmura "ça va ?" d'une voix tendre mais nullement inquiète. Il déglutit, cru qu'il allait parler, ouvrir au moins la bouche, puis s'aperçut que rien ne se passait. Il tenta encore, dans un violent effort qu'il savait vain. Pourvu, oh pourvu qu'elle comprenne !

Mais déjà elle se détournait, il ne savait même pas ce qu'elle avait pu croire, elle l'abandonnait à son sort. Pourtant son silence témoignait assez de sa détresse ! Une deuxième fois, il parla presque. Les coins de sa bouche s'étirèrent imperceptiblement ! Mais elle n'avait rien vu, et voilà que la pétrification reprenait son emprise, se resserrant à l'étouffer. Madeleine ! Oh, Madeleine ! Entends-moi ! Il pleurait. Ses yeux s'embuèrent réellement ; une larme apparu au coin de son œil, puis roula, rejoignit le drap qui la but. Une larme ! Un message, une bouteille à la mer ! Il attendit. Elle allait se tourner vers lui de nouveau, voir la trace humide sur sa joue, tout comprendre, faire cesser ce charme mauvais qui le retenait prisonnier.

Comment pouvait-elle, en ce moment terrible, ne s'apercevoir de rien ? Elle ignorait tout du drame, eh bien, ne pouvait-elle rien deviner, rien sentir ? Il eut un geste de dépit. Comment ? Un geste ! Il bougeait de nouveau à présent, il bougeait, tout engourdi encore, tout courbatu d'une souffrance sans douleur, il bougeait ! Et elle, qu'avait-elle fait pour cela ? Rien. Pis que rien. Comme il la haïssait. Il se jeta dans ses bras, enfouit son visage contre elle, redoublant de pleurs devant son effarement prévisible, ne voulant rien expliquer.

Après cette crise, il se sentit vidé, écœuré. Ce monde lui refusait tout. Il refusait en bloc tout ce que ce monde voudrait lui offrir, les couleurs lui semblaient factices. Je suis malade, pensa-t-il, je suis fou.
Il s'endormit bercé de scènes où il échappait à de blancs infirmiers.
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