On a le choix.

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On a le choix.

Message  Feurnard le Sam 21 Fév 2009 - 2:11

"Je ne comprends pas" commença par dire le démon et par là il voulait dire qu'il comprenait.
Ses pattes tenaient le matériel de vote qui permettrait, par le biais d'un papier format A6 glissé dans une enveloppe, brassée par des inconnus selon des barêmes compliqués, à deux cents nonante-quatre mille personnes de choisir parmi les dirigeants qu'un millier de personnes avaient désignés.
L'enjeu était le poste suprême de l'État.
Toujours patient mais très remonté, son ami grand escogriffe agitait les bras pour respirer de manière à répéter que tout poussait à la révolte. Il respirait d'autant plus que le démon lui souriait, avec cette enveloppe déjà ouverte, déjà fermée, entre ses pattes.
Pour donner le choix à deux cents nonante-quatre mille personnes, on n'avait pas le choix : il fallait cela.

L'escogriffe, ours mal léché des plus social(s) humecté de taches vives, avait déjà arrêté son choix. À un mois de la décision à prendre, aussitôt le matériel à disposition, il avait signé puis fermé l'enveloppe anonyme et le matériel que le démon tenait ainsi scellé entre ses pattes avait été dûment envoyé à l'administration.
Deux règles simples existaient dans la société de cet ours, dans ses bars et dans ses cercles, qu'il ne faisait que suivre et qui récemment, bien loin de toute préoccupation politique ou technique, causaient toute sa remontrance. La première disait de ne jamais aborder les sujets qui fâchent, la seconde, de n'en jamais parler que pour en rire, si on les abordait.
Il fallait payer ce prix pour la tranquillité : on n'avait pas le choix. Les votations entraient dans cette classe.

Aussi depuis trois semaines cet ours bien vivant, plein d'idées et plein d'espoirs, et quoique tout à fait capable de profonds raisonnements, subissait la logique la plus simple qu'il ne devait pas donner son avis sur les votations, et que s'il le donnait ce serait comme s'il n'avait rien dit. L'ours souffrait d'autant plus de ce silence que justement il était social.
Voilà pourquoi le démon répéta : "Je ne comprends pas" d'un ton calme et irritant.
Le démon s'amusait non pas aux dépens de l'ours, mais avec lui et de la plaisanterie que lui faisait entrevoir ce dernier. "On est logique, nous, on n'est pas logiques."

Deux cents nonante-quatre mille personnes avaient été réveillées de leur routine, de leurs problèmes et de leurs joies, par un matériel de vote suspect, à l'objet abstrait qu'ils ne comprenaient qu'à moitié et chacun d'eux s'était soudain retrouvé la responsabilité de désigner des personnes qu'ils ne connaissaient pas, qu'ils n'avaient en toute bonne foi pas envie de connaître et qui, il fallait le reconnaître, ne leur disait rien (qui vaille).
Aussi l'effort était-il immense et face au choix, eh bien, ils choisissaient.
La moitié choisissait au plus simple, de satisfaire l'écologie en recyclant l'enveloppe. Pour ceux-là qui ne votaient pas, ils n'avaient aucun remord et n'en auraient aucun, car des gens étaient payés, ils les payaient, ils en avaient la certitude, pour penser à leur place. Des journaux disaient quoi penser, des spécialistes quoi savoir et enfin, ils savaient ce que les autres savaient mais que, par devoir, ils voulaient bien oublier.
"Vous votez pour le dirigeant d'une terre," disait le démon, "mais cette terre ne changera pas de visage pour autant. Demain elle sera la même."
Son ami l'ours avait voté, oui, il avait rempli ce devoir qui lui disait de désigner les dirigeants de deux cents nonante-quatre mille personnes d'une terre qu'il quittait cinq jours sur sept pour aller travailler ailleurs et qui, au final, n'était pour lui qu'un décor d'habitat désert, sans plus ni moins d'intérêt qu'un parasol.
Pour remplir ce devoir, l'ours avait accepté d'oublier que ce vote ne lui changerait rien, à lui, et que l'effort du vote dépassait de loin l'effet qu'il en ressortirait pour lui. Or on n'avait pas le choix, le rapport d'effort à effet, inévitablement, dirigeait la vie.

Ce n'était pas de méchanceté mais cent quarante mille personnes restaient et il suffisait de douze mille d'entre elles pour l'emporter. Aussi le premier choix passé, l'ours comme beaucoup d'autres avait dû choisir, parmi les choix qu'on lui proposait. Les voici :
"Roche était déjà là. On n'était pas mal avec ce loup. Il y a cette renarde aussi, ça se sait à son nom, qui milite pour les oiseaux et qui nous oublie, nous. Le dernier, c'est ce fin renard, journaliste, sans parti et sans argent, qui promet de tout changer."
L'ours en oubliait, le démon le lui fit remarquer. Il n'avait désigné que trois des neuf dirigeants qu'un millier de personnes proposaient à deux cent nonante-trois mille autres, moins neuf.
"Les autres, je les ai éliminés tout de suite. Trois parce qu'ils étaient sur la même liste, ce n'était pas un choix ça. Un parce que son parti ne veut rien dire, on ne le connaît pas : ça concerne l'autre côté de la terre. Quant au dernier, le socialiste, son parti a réputation d'incompétence. Ce n'est rien contre lui, mais quand on réfléchit avec logique, ça suffit pour l'éliminer."
Le démon fit mine de calculer mais son ami l'arrêta tout de suite :
"Non, il n'y en a pas d'autre. Ca ne se discute pas. Ca ne se plaisante même pas. On n'y réfléchit pas. Il n'y en avait pas d'autres et ça, c'est de leur faute si ce n'est même plus un choix."

Le démon avait calculé qu'avec huit dirigeants, s'il suffisait de douze mille pour passer, et que cent quarante mille personnes voteraient quand même, alors tout le monde passerait. Logique fausse, il le savait, et néanmoins cette possibilité dérangeait la logique.
Heureusement le choix s'était ramené à trois noms, entre Roche, Vulpi et Fêlé. L'ours avait voté pour l'un de ces trois. En toute honnêteté, il avait lu ce que chacun de ces trois proposait, avant de se décider, et de cette même honnêteté, face à l'inquisition du démon, il reconnaissait que les propositions de chacun n'avaient joué pratiquement aucun rôle.
"Vulpi seule a fait l'erreur d'être sincère." Aussi la renarde fut-elle éliminée, pour cette personne-là parmi les douze mille nécessaires des cent quarante mille votantes des deux cents nonante-quatre mille dirigées. La renarde avait promis la nature, aussi ses promesses ne portaient-elles sur aucun intérêt concret des votantes et les voix qu'elle recevrait, quand ces voix se manifesteraient, seraient celles qui écoutaient leur coeur, peut-être avec raison.
Et peut-être ces personnes n'avaient-elles pas le choix.

L'ours l'avait-il plus que les autres, c'est ce qu'il avait voulu savoir ce jour où à défaut d'une langue assez pâteuse il avait collé la languette de l'enveloppe et expédiée celle-ci à l'administration, cette même enveloppe, ce matériel de vote que tenait le démon entre ses pattes.
"Entre l'ours et le renard, je pouvais ou tout changer, ou tout conserver." Il ne se trompait pas à ses paroles, l'ours, qui comprenait qu'il n'était que le deux cent nonante-quatre millième de ceux que ce "on" mystérieux tentait d'intéresser aux affaires étatiques, pour lesquelles tant de personnes avaient été payées et entraînées à penser à leur place.
Il fit le choix le plus logique.
La même règle qui poussait la majorité des personnes concernées à jeter l'enveloppe justement parce que, logiquement, elles ne se sentaient pas concernées - et de fait ne l'étaient pas - le poussa au choix de l'effort minimal, pour le plus grand effet qu'il pouvait espérer. Il n'espérait aucun effet particulier, aussi devait-il voter pour le conservatisme. Roche devait gagner.

L'histoire ne pouvait pas s'arrêter là. Elle ne pouvait pas s'arrêter là. On n'avait pas le choix.

Ce grand escogriffe d'ours se découvrit un effort nouveau, qui était celui-là même de combattre un absurde, c'était dire une contradiction. Et le démon, pour le lui rappeler, lui avait justement ramené cette enveloppe, ce matériel de vote, depuis l'imbe paisible de l'administration, jusque sous son nez, entre ses pattes.
Au travers d'une logique irrationnelle mais des plus pertinente(s), l'ami du démon réalisait un choix peu pertinent mais des plus rationnel(s). Or voilà que ce journaliste indépendant, sans parti, sans argent, lui offrait un choix inexplicable, qui disait seulement : "Je vais perdre alors vote pour moi."
Quel choix plus irrationnel ? Quel choix plus pertinent qu'un choix tout à fait, puisque choix immotivé, plus fo(u)l encore que les verts ou le socialisme, quand il signifiait seulement : "Vous décidez pour nous." Un choix seulement pour dire qu'on avait le choix, un choix seulement pour rendre aux personnes l'avoir du choix, même si elles ne le choisissaient pas.

Voilà donc pourquoi cet escogriffe d'ours respirait fort et parlait de révolte devant le démon et entre ses pattes le matériel de vote né de la seule logique appliquée.
"C'est un renard !" Voilà la révolte. "C'est un renard !" Comme on crierait au haro. Justement il criait au goupil, à la manière de Brun, de Brichemer ou d'Ysengrin.
Ce renard de journaliste indépendant, sans parti, sans argent, avait poussé la logique irrationnelle et pertinente de cet ami du démon, jusqu'à son épuisement. Il manipulait, en toute innocence, calomniait, jouait l'expert et mentait, ne proposait rien de véritable, jouait sur la mode et les envies, sur les frustrations et s'il avait eu un tout petit peu plus d'argent, à défaut de parti-pris, on aurait pu l'en calomnier lui.
Cet argent il ne l'avait pas, alors pas le choix, on ne le pouvait pas. Or "on" n'était séparé de lui que par "cela".

Renards, si l'homme est un loup pour l'homme, laissez les hommes entre eux, qu'ils soient noirs, rouges ou verts, car il n'y en a pas de blanc.
Et le blanc c'est juste du noir plus clair.


Dernière édition par Feurnard le Mar 24 Fév 2009 - 21:11, édité 3 fois
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Re: On a le choix.

Message  Solipse le Mar 24 Fév 2009 - 14:55

Bonjour, bonsoir Feurnard,
Vu que tu es devenu officieusement la critique du forum, je propose de donner mon avis sur ton texte. Oh je ne prétends pas avoir beaucoup de connaissances littéraires, aussi ce que je vais dire concerne plus le fond que la forme.

Par ce texte tu crées une sorte de fable, en animalisant la société dans laquelle a lieu une élection présidentielle. Ainsi tu peux susciter facilement des représentations à priori du caractère des personnages. Je trouve que c'est une très bonne idée, en cela qu'il y a un rapport direct avec la façon dont on ne juge les personnages politiques qu'à leur apparence. Toutefois tu t'arrêtes dans cette anamorphose, et laisses tel quels des termes comme l'état, le socialisme, le conservatisme mais surtout les verts. Le parallèle avec la société humaine est alors trop frappant, et laisse une sensation d'inachevé. Le but n'est-il pas de montrer que ces phénomènes sociaux sont naturels, et de placer le récit dans un cadre intemporel ?

C'était pourtant tout ce qui le séparait du "on".
J'ai trouvé cette phrase maladroite et obscure. Pourquoi laisser le doute sur ce "on", sans développer un peu ce que tu veux dire par là ?

Et le blanc c'est juste du noir plus clair.
Pour cette phrase, je trouve qu'elle ne s'inscrit pas dans la continuité du style. Petite fatigue sur la fin ? Il fallait peut-être tenter plus court Wink
Je me permet de faire une suggestion : "On qualifie souvent de blanc ce qui n'est qu'une nuance d'une toute autre couleur."
Enfin j'imagine que c'est ce que tu voulais dire.

A plus tard Feurnard,
dans l'attente de lire une de tes prochaines productions :pouce3:

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Message  Feurnard le Mar 24 Fév 2009 - 22:03

Halas ! Toutes remarques justifiées.

Corrigé (l'irrationnel).
Corrigé aussi "c'était pourtant tout ce qui le séparait du "on"", par une phrase sans doute tout aussi maladroite : "Or "on" n'était séparé de lui que par "cela"."

"Anamorphisme" est le mot ? Toujours est-il que je n'y ai pas pris garde et c'est ma faute.
Toutefois, on ne peut pas parler de vote dans une fable, seulement de remplacer le roi, c'est-à-dire Noble le lion. C'est la fable : "Le renard, le singe et les animaux".
Fêlé serait le singe.
J'avais prévu de conclure en disant que les fables ont déjà tout raconté, avec en tête "Les grenouilles qui demandent un roi". Il aurait fallu commencer par là.

Par contre, caprice de ma part, je conserve mot pour mot "et le blanc c'est juste du noir plus clair". C'est le seul moment du texte où je m'exprime vraiment.
C'est vrai, au fond. Arrivé en fin de texte, j'avais l'impression de n'avoir rien dit. Si je n'avais pas ajouté cette phrase, j'aurais sans doute tout effacé et tu n'aurais pas eu à te forcer à me lire.

J'attends de te lire toi.
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Re: On a le choix.

Message  Adrien' le Mer 25 Fév 2009 - 2:42

Votre charmant échange prend tout son sel quand on voit vos avatars... je m'explique mieux cette impression de tourbillon fauve aperçu dans la forêt. Pardon de vous interrompre pour si peu, simplement vous dire que je suis enchanté de vous lire ; je n'ai rien à ajouter aux remarques de Solipse. Feurnard, tu es Suisse, nous sommes voisins.
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