K.O. à la deuxième reprise

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K.O. à la deuxième reprise

Message  Adrien' le Ven 6 Mar 2009 - 17:10

K.O. à la deuxième reprise
Travailler, se taire, une expérience ordinaire de la violence


Ce jour-là j'étais tendre, dans tous les sens du terme. Très gentil avec les clients, presque câlin, oui vraiment j'étais plein de tendresse pour eux. Et surtout trop friable.

Il y a eu ce type, un vieux con dans toute sa splendeur, avec sa remarque bien lourdingue sur les juifs. Quand sa femme et moi on a discuté de la longueur de la chaîne qui accompagnait la petite croix, j'ai dit que si la gamine la portait à l'école, mieux valait une chaîne assez longue pour que la croix reste sous les vêtements. Le bonhomme, ça ne lui plaît pas la laïcité, et dans son esprit le lien est très clair avec la présence de musulmans en France. C'était quelque chose de bien laid comme "alors on peut plus vivre comme on l'entend chez nous", plus une variante de "la France, tu l'aimes ou tu la quittes" ; je ne sais pas ce qu'en pensait sa femme, mais tout comme moi elle a gardé la bouche bien fermée.

Avec ce genre de clients il y a deux solutions : la désapprobation discrète, ou une réplique à la fois acceptable et assez bien trouvée pour lui clouer le bec du premier coup. Si tu ouvres la gueule sans faire mouche, après c'est horrible : tu en as pour une demi-heure avec pas le droit de dire non à des trucs qui te donnent envie de mordre. Je n'ai pas trouvé la réplique qui tue. Cela valait peut-être mieux ; je ne suis pas sûr que j'aurais pu maîtriser le ton de ma voix. Alors j'ai détourné le regard de cet immondice, expédié les paquets cadeaux, et je suis allé boire un verre d'eau.

L'après-midi il faisait beau, les gens étaient gentils et aimables et ceux qui avaient besoin qu'on prenne le temps tombaient toujours entre deux coups de bourre. Une grosse vieille qui tremblait comme de la gelée, mais le regard perçant et calme, m'a demandé un livre sur les oiseaux qui était derrière la caisse. Elle l'a regardé tranquillement, me disant combien elle aimait les oiseaux et les fleurs.

Sans prévenir elle a enchaîné sur les massacres de la seconde guerre mondiale ; elle perdait son calme à vue d'œil, elle tremblait comme une maison dans un tremblement de terre, comme une catastrophe en train de se produire. "J'ai vu !" En trois phrases moi aussi je voyais, à deux rues de là, ce camion transportant des corps de fusillés agonisants. "Il ne faut pas oublier !" Et je hochais la tête vigoureusement, non, bien sûr, il ne faut pas oublier.

Elle était allée à Oradour, ça avait été si dur qu'elle y avait fait un malaise. "Il ne faut pas oublier !" répétait-elle, et moi j'acquiesçais follement, hypnotisé. "Le type, le SS qui a décidé le massacre d'Oradour, il est mort ces jours-ci ; ça n'est pas juste, il ne méritait pas de vivre jusqu'à aujourd'hui." a-t-elle enfin lâché dans une dernière trépidation. On sentait que si elle avait pu faire justice de ses propres mains, elle n'aurait pas hésité. J'ai encaissé son bouquin, et le reste, et je suis allé boire un verre d'eau en regrettant d'avoir déjà pris ma pause.
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