Amour.

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Amour.

Message  Feurnard le Dim 8 Mar 2009 - 3:12

Voici qui dérangeait. Parce que leurs repères recevaient d'autres noms, qu'une fois encore la réalité se distanciait d'eux étrangère, ils avaient cru changer de monde. Ils s'étaient rassemblés tous les magisters parce qu'il ne restait plus de magister, seulement ceux qui en avaient porté le nom, quand tout s'effondrait dans une vaste disparition.
Déjà beaucoup manquaient, qui ne savaient plus ni qui servir ni pourquoi. En ce lieu inconnu de Shral, les anciens magisters se rassemblaient une dernière fois, confrontés à la découverte que les idées étaient éphémères.
De cela aussi ces hommes doutaient, et qu'ils étaient encore des hommes quand tout périclitait, si vite et si fort, qu'ils ne pouvaient rien retenir et pas même une identité passagère, que le lieu l'époque et l'adversaire changeaient aussitôt qu'ils la croyaient assurée.
Aucun d'eux ne cherchait à se rejoindre : tous fuyaient.
Ils fuyaient tous en quête d'un refuge, dans la forteresse souterraine de Shral, que trois âges de services inégaux avaient enfoncée toujours plus profondément dans la terre, dans les glaces du nord, jusqu'à la rendre inébranlable. Ces mêmes âges l'ayant enracinée avaient par leurs effets contraires comme brisé toute cohérence interne et les parties de la forteresse, imitant des rouages libres, muettes, se disloquaient.
Au-delà le nord n'offrait plus d'autre refuge sinon les glaces et les tempêtes. Shral jalonnait le dernier pas avant le bord du monde, rendu concret en ce point du globe non en ce qu'il existait mais en ses effets, son influence. Un pas plus loin que la forteresse, les magisters n'auraient plus trouvé aucune accroche ; leurs silhouettes se seraient éteintes dans les bourrasques.
Ils disaient qu'une tribu pourtant vivait là-bas, figée par le froid extrême, ce qui ne changeait rien : cette tribu quand elle existerait encore, pour n'avoir plus de prise dans le réel, mimait le plus parfait évanouissement.
Cette histoire tragique, en cours et qui devait voir couler le sang, racontait juste un autre combat.
Il n'aurait pas plus de signification que ce qu'un combat peut comprendre, soit la victoire ou la défaite, qui ne serait pas la victoire ou la défaite de ses parties, soit autant de survies individuelles où allait se tromper toute l'attention. Pourtant, il n'existerait rien d'autre qu'autant de combattants en lutte et sans rien d'autre, démunis à l'instant de justifier le sang.
Pour abattre ceux qui désormais s'appelleraient traîtres, ceux que les traîtres avaient protégé si longtemps, d'une protection trop envahissante, avaient levé trois corps complets de troupes, en poursuite à peu de distance jusqu'à Shral.
En soi les poursuivre, s'ils s'en tenaient aux seuls chiffres concrets, ne servait qu'à perdre des ressources. Les magisters avaient perdu quand ils avaient perdu leur nom ; s'ils survivaient aux limites du nord, leurs membres deviendraient pillards ou charognards ; ils ne ressortiraient pas, parce que plus rien ne les appellerait dehors.
Mais le reconnaître serait reconnaître l'influence de la raison. Aussi les corps poussaient-ils en déraison, cette idée en tête, pour éliminer la dernière survivance du changement. Les magisters une fois morts, d'autres ordres s'instaureraient, avec de nouveaux noms, de nouvelles croyances, tout de nouveau qui s'opposerait si fortement à tout ce dont cette nouveauté prenait la place.
Il fallait du sang à l'adversaire et aux magisters, il fallait l'amour.
Ils l'eurent.
Ils gagnèrent.
Le premier corps rattrapant leurs arrières avait taillé parmi les survivants puis dépassé de ce pas glacial la forteresse de Shral et coupé toute retraite. Le second vint poser le siège difficilement, car souterraine la forteresse tenait les montagnes et toute avance se payait chèrement. Le troisième corps fermant la plaine fournissait la manne intarissable de renforts.
Face à presque quinze mille combattants, les magisters étaient moins de cent ; leurs serviteurs se comptaient à moins de cent par maître ; aussi ne représentaient-ils pratiquement rien dans la lutte qui s'engageait.
Après trois jours d'approche et deux jours à tenir les points forts, l'ennemi épuisa les défenses. Le plus haut point était aussi le plus ancien, né de la première ère : malgré bien des ajouts, il se défendait très mal. Le croyant perdu d'avance, les magisters abandonnèrent deux étages et s'enfoncèrent un peu plus dans Shral. Ceux qui croyaient encore pouvoir tenir se retrouvèrent solitaires, épuisés par les combats.
Tout comme l'eau gouttant d'abord entre les pierres jaillit soudain dans la galerie, élargit les fissures puis emporte tout, de même les adversaires s'abattirent sur les défenseurs, les dépassèrent et à mesure qu'ils avançaient dans les étages, les plaies s'ouvraient d'elles-mêmes.
Ceux à qui restait le besoin de se battre luttèrent dans les hauteurs de la forteresse, dans les étages creusés à sa seconde ère, à sa gloire, quand n'existaient pas encore les magisters. Alors les combats possédaient presque la moitié de la forteresse. Partout ils se poursuivaient, acharnés, faits de flux et de reflux constants.
Ils se trouva qu'à la fin du treizième jour deux défenseurs seulement survivaient au plus haut point de Shral. L'un était une et l'autre continuait à la défendre. Il ne savait plus seulement si son nom était serviteur ou maître, s'il était traître ou magister. Il savait seulement qu'elle ne devait pas mourir.
L'amour servait de dernier repère. Au travers de l'amour celui-ci survécut six jours, sans compter ses blessures ni sa peine, sans qu'un seul parvienne à le faire taire. Au septième jour, l'amour avait tenu plus longtemps sa portion de salle qu'aucune idée toute la terre.
Elle ne devait pas mourir, lui non plus, si bien que face à ces deux être quinze mille lames se brisèrent.
Or aux étages les plus profonds, plus une ville ou un temple qu'une forteresse, se cachaient les familles des magisters. Aussi l'amour joua-t-il là encore et malgré que la lutte fut la même, à l'un ou l'autre niveau de Shral, partout les combats niant le nombre n'existèrent que pour faire vivre la relation d'aimée à aimante.
Cette belle histoire d'amour se conclut sur des piles de cadavres. Shral compta en presque un mois plus de six mille corps. L'absurde voulut une victoire des magisters, grâce à l'un d'eux que l'amour portait, par qui l'amour n'engendra pas forcément le plus de morts.
L'absurde voulut que les magisters ne pouvaient rien faire de cette victoire.
D'aucun dira que la victoire ne revint pas à l'amour, mais à ce que le premier corps disparut dans la tempête, que ses renforts ne vinrent jamais. D'autres orneront la forteresse de défenses et de pièges que les défenseurs s'ignoraient. L'épuisement aussi excusa beaucoup et l'aventure de cet amoureux isolé, seul qui n'avait pas pu causer plus de cent morts, devait être tue absolument.

L'amour ne change pas quel que soit le lieu, quel que soit le temps. En tant que dernier repère, il permet de tout dire et de tout faire. Ceux-là même l'adorent qui lui refusent toute existence.
Shral le dieu de la guerre enseigne au travers des morts qu'il n'y a aucun intérêt à tuer une personne, qu'il n'y en a donc pas à la défendre et qu'on ne lutte jamais que pour une idée.
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