Porte close.

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Porte close.

Message  Feurnard le Mer 29 Avr 2009 - 23:25

Arrivé sur le palier il pressa le pas, jusqu'à sa porte close où sa clef tourna, où déjà l'accueillait son appartement familier dans lequel il s'enfermait chaque soir, et tournait encore la clef pour en être absolument sûr. Il était alors huit heures et quart, et il ne songeait déjà plus qu'à fouiller ces myriades de journaux amassés au fil du jour, depuis quelques jours, sur la table de chevet de son lit. Ce fut la seule lampe qu'il alluma, quand bien même il faisait encore clair, au-dehors, entre les immeubles les rues et leurs viviers.
Il avait revêtu son pyjama, il avait quitté ses pantoufles puis se recouvrait de la couverture, et blotti contre son oreiller, commençait au hasard la lecture des premières pages. Les images, les titres gras sur ses doigts défilaient pléthore d'événements lointains. Tout le temps son attention passait de l'imprimé aux digitales de son réveil, huit heures vingt-et-une, pour se reposer entre deux sauts de paragraphe.
Depuis quelques jours, aussitôt rentré, il n'avait plus d'autre préoccupation que son bras chargé de quotidiens, souvent de mauvaise qualité, d'abonnements pris en même temps qui absorbaient toutes ses pensées. Les grondements du ventre ou le sang des tempes qui battaient, ajoutaient à des gonflements toujours plus noirs sur tout son corps. Il toussait, parfois, sans que cela ne le détourne de sa lecture. Se serrant sous la poitrine, recroquevillé dans son lit, il rejetait une page, en prenait une autre avec la conscience de ne plus rien contrôler.
La fatigue ou sa volonté de voir peut-être lui faisait apparaître dans chaque image, entre chaque lettre de ces ombres fugaces discernées par les enfants, les nuits d'orage, le décalage de l'encre ou son regard qui se détachait, dessinaient des traits supplémentaires, des dessins inavouables. Il les devinait mais ne voyait rien, seulement chaque soir depuis quelques jours le besoin de savoir le portait à se recouvrir de la couverture, pour lire tous les articles amassés et chercher comme un échappatoire.
Neuf heures dix-huit. La tête lui pesait sur le bras, dont il ne sentait plus le picotement. Ces articles sur papier jaune se mélangeaient pour ne dire plus rien. Il ne voyait plus rien. À mesure que tout se disloquait, quand il croyait se rapprocher d'une réponse, la seule pensée le rassurait qu'il dormirait bientôt, qu'il se lèverait le lendemain sans jeter un oeil à la table de chevet et que pour toute une journée au moins, il vivrait une vie normale, et que demain soir peut-être il aurait la force de tout arrêter. Cette seule pensée en tête il tournait la page, en quête d'un autre mot, d'une autre phrase, et ne trouvait toujours rien.
Neuf heures dix-huit. Une sonnerie le fit sursauter.
Sa chambre assez grande, grand lit à deux places, irradiait de lumière. Il rejeta la couverture, constata les brochures, les journaux étalés à côté de ses habits. Une large armoire de style moderne lui cachait la porte, près du miroir où il se voyait. Il se sourit à lui-même, il était joyeux, comme chaque matin, d'une joie inexplicable. Il était en retard, mais d'être en retard ne le dérangeait pas. L'envie de manger prenait le pas sur tout.
La sonnerie se répéta, la sonnerie d'entrée. Il se leva, mais sans se presser, enfila son peignoir et se rendit devant sa porte. Là, tournant simplement la clef, il l'ouvrit à son visiteur. C'était Vernet, Christian Vernet le peintre dont il avait vu au début de la semaine, à propos de l'exposition, ce fameux tableau de maître, qui l'avait tant ému. Voir Vernet en personne devant lui le fit bafouiller et son sourire, devenu démesuré, exprima autant son plaisir que sa gêne.
"Vous ici ?" Mais il l'avait invité. Tandis que Vernet entrait, que lui préparait du café et s'excusait encore d'être en robe de chambre, il se rendit compte soudain qu'ils étaient dimanche et qu'effectivement ce dimanche, répondant à ses deux lettres, Christian Vernet lui avait promis de se rendre chez lui à neuf heures et quart. Cette réponse, arrivée le vendredi, il n'y avait plus vraiment fait garde.
Cependant il s'excusait, qu'il lui fallait s'habiller. Retourné à sa chambre, il en déverrouilla la porte, qu'il reverrouilla derrière lui. Vernet resté seul buvait son café, observait cette cuisine impeccable, propre comme avant le premier usage. Un tour de clef lui annonça qu'il revenait. "Vous fermez toujours votre porte à clef ?" Il le confirma à Vernet, expliqua une habitude prise, il ne se souvenait pas quand. Après quoi tous deux gardèrent le silence.
Aucun des deux ne voulait vraiment parler. Devant lui Vernet hésitait, visiblement, de temps en temps furetait du doigt autour de la tasse. "À propos du tableau..." commença-t-il et en même temps il tournait la tête du côté de la chambre, et de la porte en même temps. Mais Vernet pas plus que lui n'était pressé d'en parler. La discussion traîna encore, sur d'autres sujets, jusqu'à ce qu'ils y viennent, naturellement.
"Vous disiez la reconnaître."
"La ? Alors c'est une femme."
"Comment ? Vous ne saviez même pas cela ?"
Il ne le savait pas. Quand il avait vu le tableau, comme tout le monde, il n'y avait reconnu qu'une silhouette. Les gens venus à l'exposition avaient pu constater dans le pigment même la trace la plus forte d'une présence, jusqu'à pouvoir commenter que la peinture respirait - elle respirait en effet, une légère humidité. Ceux qui l'avaient vue dans le journal, coupé du tableau par la photographie, avaient tous pu y reconnaître une femme, sauf lui.
Lui, cette femme lui avait rappelé quelqu'un d'autre, qui l'avait poursuivi jusqu'alors mais que jusqu'alors il renvoyait toujours par un simple mouvement de main. "Elle a vécu ici, juste en face." Celui qu'il avait reconnu dans ce tableau avait été son voisin de palier, pour un jour ou moins, avant de disparaître. Tandis qu'il lui expliquait, il sortait en même temps d'entre deux livres une grosse pile de feuilles volantes.
"Voici le rapport de police, la concernant."
Vernet se saisit du bloc, le posa devant lui. La page de garde donnait l'adresse du commissariat, quelques noms, l'adresse exacte et le jour et l'heure, rien d'autre. Vernet tourna la page de garde, pour trouver les prochaines pages entièrement blanches, avec seulement en bas à droite leur numérotation. Elle était dans le désordre, il n'y avait pas pris garde. Il y avait cent vingt-et-une pages.
"Il y en avait plus de deux cents. L'impression s'est arrêtée en cours."
"Mais où avez-vous eu cela ?"
Il lui donna alors la carte du journaliste Rhages, et lui expliqua que ce dernier, s'il s'était désintéressé de l'affaire, devait en savoir plus que Vernet et lui réunis. Après quoi il demanda qui elle était. "Je ne sais pas," avoua Vernet. "Je peignais un paysage. Je ne m'apercevais même pas de cette silhouette." Après, peu à peu, il avait changé d'idée, il avait voulu ajouter de la vie et la personne était apparue d'elle-même.
Après quoi le peintre avoua qu'un ami à lui devait savoir, mais qu'il ne dirait rien. Après quoi Vernet avoua encore que sans ses deux lettres, il aurait simplement oublié ce détail. "Même si c'est quelqu'un, même si, imaginons, c'est un fantôme : et alors ? Quand on l'accepte, c'est même amusant, et ça finit par disparaître." En écoutant Vernet, il se sentit lui-même libéré d'un poids, sans pouvoir estimer lequel.
Ils allaient se quitter sur le palier quand Vernet demanda s'ils pouvaient visiter le fameux appartement. Celui-ci avait un nouvel occupant, un jeune homme peu sociable, qui leur entrouvrit en souriant. Ce jeune homme reconnut Vernet, ouvrit grand et tout en lui parlant, les invitait à entrer par de grands gestes. Mais si le peintre entrait, lui restait sur le pas saisi par le souvenir, comme si les policiers se trouvaient encore là. Cela dura le temps d'un battement, puis les odeurs changèrent, l'air et le temps reprirent leurs droits. Il entra.
Il remarqua sans savoir comment, ni sans savoir pourquoi, que les murs de la cuisine avaient été repeints.
L'ameublement moderne côtoyait stéréo et téléviseur. De nombreux magazines jonchaient le sol. Le jeune homme les déplaçaient du pied ou les ramassaient, Vernet sur ses pas. Ils parlèrent de la décoration, un peu de peinture, très peu, et de l'ancien propriétaire. "Connais pas." Pendant ce temps il s'était approché de la chambre, il avait tourné devant le porte avant d'en saisir la poignée, l'ouvrit sans peine. L'intérieur décevant, dans l'obscurité des volets, s'emplissait d'une puanteur d'habits sales et de sueur.
"Tiens ?" nota Vernet en pointant du doigt un pot de fleur sur table. Le peintre avait remarqué que ce pot empêchait l'accès au placard. Le jeune homme ne l'utilisait pas, il ne l'avait jamais ouvert. Proposition faite, il ne voulait rien déplacer et à son sourire, et à sa gêne, ils comprirent que cela ne se ferait pas.
Retournés sur le palier, la porte close derrière eux, tandis que Vernet se plaignait du peu de peine que se donnait la réalité à être intéressante, il songeait que ce porte était bien celle derrière laquelle avait disparu cette personne, croisée une fois dans sa vie, dont il ne savait rien. Or cette porte n'avait pas été close proprement : elle s'entrebaillait légèrement, laissait quelques millimètres d'espace que l'air en passant agrandissait. Il songea à la fermer mais comme il s'approchait, la porte se ferma d'un coup et ce mouvement de poignée, même s'il devinait que ce devait être le jeune homme, lui laissa sur le coeur quelque chose d'indéfinissable.
"La réalité n'est pas si mal faite."
Vernet cependant devait s'en aller. Ses dernières paroles furent pour l'encourager à correspondre, car les lettres ne lui déplaisaient pas. Après son départ, il se dépécha contre sa porte, fit tourner la clef et s'enferma. Mais à peine avait-il fait tourner la clef que, pris d'un remord, il déverouilla. Ensuite, pris par la fatigue accumulée, et voulant tout laisser derrière lui, il n'eut plus pour idée que de retourner au lit.
Il alla jusqu'à sa chambre, pressa sur la poignée, il entra ainsi sans autres et s'effondra sur la couverture. Les articles étalés ne lui donnèrent aucune envie, mais dérangé de les voir comme le désordre pour une ménagère, il les chercha du bras, pour les rassembler, les empiler, en vue de s'en défaire.
Sur tous les journaux, quelqu'un avait entouré des articles, souligné des passages, avec le stylo resté ouvert sur sa table de chevet. Il supposa que c'était lui, soir après soir, pour des raisons désormais étrangères. Les journaux une fois empilés, il se leva, les prit et les jeta à la poubelle. Et tant pis pour le recyclage. Mais ce faisant, alors qu'il sortait de sa chambre, il refermait la porte et s'éloignait quand il se retourna, puis alla à reculons jusque dans la cuisine et revint rapidement, rouvrit et referma la porte derrière lui.
Une fraction de seconde comme un sursaut, collé contre la porte il avait été persuadé que cette personne s'était trouvée avec lui dans cette chambre, avant qu'un battement de paupières n'efface ses appréhensions. Il avait cru l'entendre et n'avait entendu que ses pensées. Alors la fatigue l'atteignit tout à fait : et il conclut justement qu'une fatigue, qu'une tension accumulée avait trouvé son exutoire dans cette course en avant.
Mais tout à fait rassuré à présent, et décidé à rattraper ce temps au lit, tandis qu'il se laissait aller sur le matelas, il chercha de la main la couverture et se surprit à la trouver loin de lui, et il regretta soudain que ce ne fut pas la personne du tableau, et que ce ne fut personne.
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