La paume d'eau paradoxale (extrait)

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La paume d''eau paradoxale (extrait)

Message  Thib le Jeu 14 Mai 2009 - 15:05

Je. Oui pourquoi pas ? Après tout, il serait bête de fixer des limites à quelque chose. Je donc, caillou colossal, participation dérisoire de la vétusté, dentelle à mâchoire préhensible, craquettement de l’arbre point de couture du ciel, visage de femme surgi et ancré dans l’indistinctif du rêve encore rose de son sommeil comme de son plaisir, grand sexe de pierre ponce dans le sein duquel poussent des escaliers d’aluminium.

Il arrive parfois que je. Je suis un grain de farine et j’ai appris la liberté en boîte. Pourquoi ? En boîte. J’ai vu passer des chats qui se confondaient avec des feux d’artifice une fois la nuit changée en une chape de rouille. Même les secousses sismiques des affranchissements m’ont salué et m’ont laissé roucouler dans la mousse que j’amasse, j’ai coupé des hirondelles dans le sens de la longueur en commençant par le marteau. Qui est bleu ? De temps en temps je suis partout. Une branche qui s’était évadée me parlait comme au premier bourgeon qu’elle avait perdu, comme les permissions qui ne peuvent être arrivées par évanouissement, j’ai connu la sensation de transformer le monde en marchant à cloche plate. J’ai même décidé que j’économisais les fourmis, je veux m’offrir le luxe des mécaniques intuitives et pouvoir ronronner dans l’oreiller des machines à écrire. Si je vous parle de légende, il faut entendre par là que j’aimerai savoir le courroux des flammes qui sont soumises par le gain aux piétinements divers des méduses et des radeaux, là où l’ivoire n’a pas plus de place. Juxtaposées, des histoires sans conséquence peuvent faire naître dans les jambes les plus audacieuses des héros qui finiront par vaincre des industries de chevilles littéraires comme du vulgaire bétail à conserve. Il se trouve que j’étais là quand la mer retirait les crocs des falaises, quand l’écume provocante mangeait encore de ce pain qu’est l’inconnu.

J’étais là avec la première espèce de femme dont ni les yeux ni les gestes ne peuvent plus s’accorder avec les pulsations des villes où l’amour est cacheté d’une plastique sceptique. Quand le plus grand choix était encore d’écouter ou de ne pas savoir ce qui contractait à des fins inutiles des organismes dotés d’amour pur. À cette époque le premier être était encore un enfant, un enfant si vieux et émerveillé qu’il n’était jamais né. Immobile depuis que l’eau l’avait découvert, il laissait sans fondation la roche et le bois, les insectes et les animaux de toute sorte le dévorer lentement. Un de ses yeux pendait depuis qu’un scolopendre nidifiait dans son orbite, et toute la peau de son torse avait été distendue, entre ses côtes et ses poumons rétrécis par générosité se lovaient de petits renards aux yeux roues rouges, son cœur battait périodiquement lorsque la poigne pugnace d’un héliotrope le comprimait, et sa bouche ouverte abritait des gemmes de sel et de quartz. Ce qui restait de bras sur cette institution délicate finissait en foudre compacte et silencieuse dans les environs. Je me souviens du vieux et sage scorpion dans son oreille droite et des coraux de ses cheveux. C’était la beauté comme l’accouplement rétractile d’une épine et d’un caillot dans le cube d’un vitrail à pulsation télescopique et pulmonaire. Un jour qui n’était pas encore remarquable, il y eût une vibration sourde que j’attribuais tout d’abord à des millions de papillons qui auraient mélangé l’air de leurs ailes dans le même rythme. J’y croirai d’ailleurs encore, car cela explique la formation des échines et des rivières aériennes, si il n’avait continué de s’amplifier plusieurs jours, ou plusieurs chevaux plus durant. Enfin je dus admettre que les intersection de la soie ne pouvaient produire un tel son, et surtout il y avait ce fait qu’autour de la créature que je côtoyais les vibrations semblaient se changer soudainement en une joie délicate, comme si l’air le comprenait pour la première fois et qu’il y voyait l’une des plus belles choses qu’il ait pu frôler ; et je trouvai cela injuste. Le bouleversement qui m’incrusta les traits de ce que j’aime à la manière de larmes lui serait toujours étranger. En pleurant pour le combat que menait le fracas contre l’imagination de l’enfant, je donnais naissance à une concrétion d’un genre musical, qui en filtrant le scintillement auroral captura l’escapade des étoiles, qu’elle ne devait plus jamais leur rendre sans les poignarder éternellement. La naissance du cristal fit ondoyer l’atmosphère, et une goutte d’encre y tomba, avec un écho artériel, depuis le victorieux minéral.

Le vrombissement augmentait encore, sans arrêt, et sa force fut telle que bientôt je me libérais des fissures, tout à la découverte que nous nous trouvions vertigineusement proches de la chute d’un grand à pic. Lorsque je levai le regard sur l’enfant, je ne peux pas me défaire du souvenir qu’alors il souriait. Il offrait le plus beau collier possible de son seul œil valide à une femme, que je n’avais jamais imaginée. L’air s’était tu. Julie agrandit ses deux orbites, un peu abasourdie, et les couleurs qu’elle lui cracha s’enfuirent en crépitant dans de fragiles toiles d’élytres et d’étincelles qui ricochèrent sur moi. L’iris dont elle venait de voir le nom descendait lentement de la tempe et s’était lui aussi écarquillé, envahi et multiplié, ne doutant pas du feu absorbant tout. Des squelettes d’oiseaux, des carapaces d’aurochs, des fissures et des cordes vocales, une palette acomplète de matières sensibles et électriques tournaient avec sérieux autour d’une ellipse où ne persistait qu’un rire désemparé, qu’elle appropria bientôt aux souvenirs que tout cela supportait d’elle. Elle berça un peu la dimension temporelle dans les lignes lénifiantes de quelques bras réconfortants, il n’y a pas de prévisions pour les bouchées de lumière que crache un enfant. De temps à autre c’est retirer le sang pour le déplacer. Mais elle avait appris à corriger la pitié par l’amour, aussi le grand puzzle de l’histoire fut bien vite réagencé. D’une bouche décousue et que nul n’aurait pu reconnaître tant son but différait des bouches d’aujourd’hui avec lesquelles on croit de plus en plus à l’évidence, elle cueillit la seule partie viable et prismatique de la lune à laquelle une flèche d’acanthe avait servi de repos. L’intégrant à sa langue, il n’était pas impossible qu’une vigne sans beauté égale n’éclose chez elle comme un nuage. Or depuis je sais que, si une lune ordinaire, dans le jeu cohérent qui est mené de la mémoire aux sensations, ne peut être vue depuis l’obscurité de l’eau, phosphorescente ou étranglée, qu’en rapport érotique avec le cou d’un cygne ou l’écorce d’un éclair réduite à errer entre deux ombres confondues, ce que Julie avait pris, saisi mâché, changé et aimé pour la première et totale immersion avait le mouvement préhensible et incisif de la pensée des reptiles et des dionées. Même les horlogers, choquant avec mécontentement leurs glaçons et leurs clous dans les définitions, n’auraient amenuisé, prudence ou imprudence d’ailleurs, cette révolution implacable d’où l’on tient ce qu’il y a d’insondable dans un baiser, comme dans le vol.

Le jeune enfant eût ainsi le premier et le plus beau baiser qui ait jamais été donné. Parce que c’était Julie et parce que c’était lui. Elle mit longtemps à le consumer, mais quand elle y parvint elle l’absorba, avec ses hôtes innombrables. Ce ne fut pas grandiloquent, mais le monde changea de plusieurs dimensions en une secousse. Les arbres se mirent à faire pousser des fruits et non plus des serrures, les couleurs se divisèrent, l’eau devint ou le feu. Je me dis maintenant que c’est ce qu’il devait attendre depuis qu’il n’était pas né. D’après ce qu’on m’en a dit, elle a toujours ce droit inépuisable entre tous de se confronter à la lumière, d’y détrôner la pluie, elle possède toujours l’éclat étrange, prudent et passionnel de cet enfant pour qui le sable était un paradisier dont les plumes de queue accidentaient les vagues. Je la cherche depuis que j’ai mon aspect d’homme, et si j’ai pu toucher quelques autres merveilles qu’on lui doit je ne l’ai jamais retrouvée. Je ne me contenterai pas du bonheur de pouvoir être à volonté sous la forme que j’imagine si je ne peux dormir dans sa main de mes douze, vingt ou soixante pattes, si je ne peux goutter sa chair d’une petite lapée acide, si ses pupilles demeurent des vitrines où j’accroche les trachées de ce qu’il y a au loin. Aimer n’est pas une affaire de mort, c’est un étrange couloir où l’on se cogne sans le voir à l’or du temps.

La condition est que : je ne garde pas de souvenirs des frondes que j’ai traversées, et sans doute y en a t il des milliers, c’est parce que par réfraction je ne les ai pas traversées, et alors il y a un peu de hasard dans le fait que celle que je poursuis sois retournée dans des angles reclus et discrets, pour que je ne puisse la découvrir sous aucun de mes sens. Dans le coude du monde, la propension très risible des visages à la nostalgie n’entrouvre pas les extrémités qui me font dépendre de son poème cardiaque. J’erre dans des salles où les années renvoient les arcades aux canaux, le corps illusoire parce que je ne trouve pas la phrase ardente dont dépend sa venue, et peut être aussi n’ai-je pas trouvée celle dont dépend son bonheur, mais ce n’est pas mon histoire et je n’y crois pas puisque le ballon de quinine sur lequel s’étalaient les relations achevables de la morale est mort. Je n’y crois pas non plus, la seule exception du sang est d’être ouvert aux gémissements comme le sont les sifflements au ciel. Il n’est peut être plus temps de je. L’exploration arborescente du pronom comme un dépôt, liant de chair les véritables sources brouillonnes aux géométries des fumées, ne peut intelligemment avoir de fin ni de début. Le rôle de chacun est de ne pas sacrifier son temps à frétiller en explorant les réponses selon leur degré plus ou moins probable de calcaire, les joueurs gagnent, les rangées médicamenteuses qui se servent du nom qu’on leur accorde pour faire trembler l’identité perdent si les questions sont des réponses qui se tutoient et s’assument. Et peu importe, être heureux suppose d’imaginer suffisamment les nattes et les blés fendus et rouges de la chance. Toutes les mains peuvent se. Sur la sueur de la femme que j’aime je trouve toujours la poudre que mon corps peut ne pas façonner. Je voue, j’accuse et j’aime, un homme n’est rien d’autre qu’un fou conditionnel en liberté.

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Re: La paume d'eau paradoxale (extrait)

Message  Feurnard le Ven 15 Mai 2009 - 10:19

Sur trois avis,

Je suis étonné qu'il s'agisse d'un extrait. La dernière phrase a forme de conclusion, le "je." donne l'unité. Ce n'était qu'une remarque, qu'était-il à ajouter et où ?

Si j'échoue sur les mots, les phrases leur donnent sens. La lecture était bonne. Une relecture a éclairci quelques coins sombres. Enfin la cohérence du texte était plus directement perceptible.
Les mots ayant alors un sens, j'ai peur que leur saturation ne tue l'effort de les comprendre ou de les découvrir. Il y a parfois trop de choses que seuls les initiés peuvent saisir.

Je sais qu'il ne s'agit pas d'une erreur mais irrémédiablement cette phrase coupe ma lecture en sa fin :
Les arbres se mirent à faire pousser des fruits et non plus des serrures, les couleurs se divisèrent, l’eau devint ou le feu.
Ce "ou" doit être nécessaire, il ne ressemble juste pas à tout le reste du texte.

C'est tout ce que j'oserai dire.
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Re: La paume d'eau paradoxale (extrait)

Message  Thib le Sam 16 Mai 2009 - 0:55

En fait il s'agit de l'extrait d'une histoire beaucoup plus longue.

Pour les mots, la multiplicitéé des acceptions et tout ça, tu sais déjà ce que j'en pense, je ne reviens pas dessus.

Et je suis content que tu aies relevée cette phrase. Rien que pour ça je te remercie Very Happy (sans ironie).

Mais j'espère que tu as apprécié, parce que c'est le principal quand même.

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