Rêver le réel.

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Rêver le réel.

Message  Feurnard le Ven 10 Avr 2009 - 0:39

Les statues du parc ne ressemblaient à rien, mais rappelaient ces formes humaines emprisonnées par la lave après les éruptions. Toutes également noires, blocs poreux que la pluie n’abimait pas, s’écrasaient sur leur socle dont les plaques ne signifiaient rien. Personne n’y songeait plus et sur les bancs et par les chemins, entre les arbres, regardant plus souvent l’horizon ou leur journal, ils ne prêtaient pas de temps à ces monstruosités censées agrémenter leur promenade.
Ces horreurs dataient de l’armistice et l’anecdote suivante l’expliquerait mieux encore : un village – il s’agissait de Caudes – avait été traversé par une compagnie de chars. Une section surprise à la route du haut avait été détruite et les quatre carcasses dégagées par la sape reposèrent là jusqu’au retour des habitants. Quand il fut question de les retirer, les habitants refusèrent et les quatre chars depuis décoraient la route du haut de Caudes.
Bien sûr, le parc s’était trouvé loin des combats et ces statues ne pouvaient pas être des carcasses combattantes. Pourtant la même ferveur à les maintenir avait par deux fois empêché que rien ne les remplace, ni ne les déplace et pour ainsi dire depuis toujours, elles resteraient là.
Vieux d’un demi-siècle, les lampadaires éclairaient le parc quelques minutes supplémentaires, jusqu’à ce que les arbres aient repris toutes leurs couleurs. D’ici là, tant que leurs formes noires se confondaient aux masses noires, détachées alors de leur socle, dérobées à la quiétude des promeneurs, il fallait que ces lampes d’un autre âge et jaunies éclairent les socles. À chacun d’eux doublant les chaînes des sentes elles s’accumulaient en nœuds pour vaincre ces corps inertes d’obscurité.
Un matin la municipalité vint constater qu’effectivement, l’un de ces socles ne portait rien. Elle le fit très simplement, sans rien en dire si bien qu’avant le soir les gens du parc s’agglutinaient devant ce vide qui pour n’être pas plus sensible que les blocs figés, avait pour lui le mérite d’exister.
En trois jours ce vide avait donné toute sa valeur au parc et les histoires se succédant, seule la municipalité continuait son travail dans le plus morne des intérêts. Elle rechercha d’abord ce qu’on lui avait volé : en cela ses archives se révélèrent trop pauvres et il fallut attendre un rapport de l’aviation pour obtenir des photographies viables. Parmi les points noirs ils constatèrent bien un point noir sur le socle concerné et en conclurent sans savoir laquelle qu’une statue leur avait été volée.
L’affaire en resta là.
Elle en resta là car il aurait coûté plus cher d’enquêter plus avant et, en cas de succès, de remettre la statue sur son socle, qu’il n’en rapportait de laisser les gens parler et admirer le vide. Ce coût était lié à ceci que les socles s’enfonçaient, d’une somme ridicule par année, moins un désormais puisqu’il ne portait plus rien. Aussi l’éclairage cessa dès le premier jour d’éclairer ses quelques minutes supplémentaires pour cette partie du parc, sans que personne ne le remarque sinon comme d’une anecdote.
Un banc bordait le socle vide et sur ce banc, durant des années, s’était assis presque chaque matin un jeune cadre avant de commencer ses heures. Ce jeune cadre n’avait pas une fois regardé la statue dans son dos ; il n’avait pas su dire s’il y en avait eu une quand on lui avait fait remarquer qu’il n’y en avait plus. Mais ce jeune cadre connaissait une personne à la retraite, encore en pleine santé, et qui elle depuis des décennies venait donner à manger aux oiseaux sur ce même banc.
Cette personne-là était morte, pour le plaisir des enquêteurs en herbe, à quelques jours de la disparition. Elle avait été hospitalisée aux collines durant deux mois, avant que son état ne s’améliore, puis n’empire, comme pour beaucoup de maladies, et qu’elle n’achève sa vie la tête tournée vers la fenêtre : parce que des oiseaux la regardaient. Les médecins l’avaient constaté, tout le reste tenait de la fiction.

Tandis que l’histoire enflait, les premières agressions ébranlèrent le parc. Devant ce socle vide désormais, de sac à main à couteau tiré il arriva l’irréparable. Il s’agissait de ce même jeune cadre que les gens du parc avaient interrogé. Attaqué alors qu’il était venu plus tôt que de coutume, au moment où les lampadaires s’éteignaient, il avait retourné l’arme de son agresseur contre ce dernier. Bien sûr, on l’emprisonna.
Mais les photographes s’étaient acharnés sur le socle, dont la plaque était couverte de plaques noires. Là avait couché l’agresseur. Peut-être de voir plaqué sur le bronze la présence humaine avait-il décidé plus que les lois à condamner le jeune cadre. Aussi, il s’agissait du tout premier cas qu’avait jamais connu le parc et le parc pour ce cas avait une mémoire infaillible.
Il sembla naître des gens du parc, pour la municipalité une frénésie comme elle ne pouvait pas en connaître. Une seconde victime provoqua plus d’émoi que nécessaire, plus même qu’il n’était vraisemblable. Mais comme elle naquit cette frénésie s’achevait : avant que pour ses photographies l’aviation ne soit sollicitée, la foule n’y songeait plus que comme des faits divers. Tout allait simplement trop vite.
Cependant les autres statues restaient ignorées, sinon deux ou trois sur la route du car qui menait au lieu dit. Une unique personne parmi tous les gens du parc affirmait les connaître toutes, sans avouer s’il mentait ; car les rares qui s’y intéressaient n’arrivaient pas à en dresser l’inventaire.
Puis tout se figea. La durée surprit l’instant, le temps se prit à passer et les enquêteurs surpris dans leur activité, sans cesser pour autant, ni que cesse la foule des visiteurs, ne firent plus rien. Le mouvement nouveau enfermé dans une routine tout aussi nouvelle, apparut dans ses successions comme le flou d’un cliché tiré volontairement à l’extrême, et qui ne ressemblerait plus à rien.
L’aviation reçut note d’envoyer ses photographies aériennes du parc à la municipalité. Malgré les patrouilles fréquentes, trois survols seulement existaient, dont deux de nuit qui ne révélaient rien. Aucun appareil optique, aussi perfectionné fut-il, n’arrivait parmi les chaînes de lampadaires à distinguer les statues des arbres. Un quatrième survol avait même été programmé, pour renouveler l’atlas : le drone envoyé survoler le parc, pour y avoir tourné des heures, n’avait pas pu prendre une seule image satisfaisante, par faute des migrations.
Aussi les plans dataient-ils de plusieurs années, sans que cela prête à dommage, et ce furent ces plans que, sans connaître leur date, la municipalité reçut pour son enquête. En même temps l’aviation envoyait un homme sur place, au parc, au lieu dit du parc où se trouvait le socle vide. Armé seulement de jumelles et d’un carnet, cet homme passa son temps à observer les oiseaux.
Son arrivée précéda de peu la rumeur qu’il n’y avait jamais eu de statue sur le socle.
Il avait aidé à répandre cette rumeur, en expliquant qu’un socle supplémentaire avait été posé après les autres, qui avait été prévu pour ne rien porter. L’acte avait eu sa signification à l’époque et depuis, personne ne s’en était plus soucié, personne ne regardant les statues de toute manière, de sorte que les gens du parc se surprenaient maintenant de ce qu’ils avaient eux-mêmes causé.
Des sources historiques abondèrent bientôt pour le confirmer. Jusqu’alors toutes négligées, elles indiquaient bien toutes à une date à peu près commune la construction d’une statue supplémentaire, dans le parc, devant répondre aux autres et pour un événement qui changeait à chaque source.
Cette question commençait à peine que la nuit le réseau des lampadaires, sur sa presque totalité, pendant trois à quatre secondes, vacilla, trembla, menaça de s’éteindre avant de se stabiliser. Le dérangement venait des usines et malgré cela, la municipalité achetait en urgence vingt-quatre agrégats avec mission de les activer en cas de défaillance.

La dernière victime devait être découverte deux jours plus tard. Il s’était épuisé parmi les arbres, après avoir marché à l’écart des chemins, d’après sa trace, en direction du socle. Les oiseaux s’étaient alors mis à tourner autour de lui, ces deux jours durant, sans que personne ne s’en émeuve car cela arrivait tout le temps. Les fouilles avaient même commencé, après aveux, sans tenir compte de ce signe.
Entre ces deux jours, l’homme de l’aviation mettait fin à sa mission, et retournait son carnet à moitié plein rendre compte à ses supérieurs. Il fut appelé ensuite à témoigner sur ce dernier cas, et en cette occasion nia avoir porté une arme dans le parc. Ses supérieurs intervinrent pour lui, l’affaire fut classée.
Une nouvelle bataille prenait alors lieu chaque jour, à propos de n’importe quel détail, qui dépassait la municipalité. Entre autres, elle avait autorisé un photographe à exposer ses clichés tout le long du chemin qui menait au socle vide, clichés artistiques dont l’un d’eux était un oiseau penché sur la plaque de bronze. Or ce cliché en particulier ne passait pas. Le souvenir était peut-être trop vif encore du plaqué humain.
Néanmoins les gens finirent par l’accepter et ce premier pas en amenant un second, il ne fut plus question que de placer sur ce socle une statue véritable, bloc noir et poreux que la pluie n’abimerait pas, ou bien création originale et de ce temps. À mesure que l’opinion penchait pour le second, la foule se souleva contre l’idée même. Il ne fallait rien changer, surtout ne rien changer, à cet équilibre précaire.
Heureusement la foule se normalisait, de nouvelles attractions la détournaient du vide dans lequel s’abimait toute l’attente et la municipalité se félicita de ses recettes comme de son calme.
De nuit surtout, plus personne ne venait. Si tous les autres lieux du parc pouvaient vivre, à cet endroit précis, sous le coup d’une malédiction sociale, seules les ombres s’y rencontraient encore, si rares là où les lampadaires brûlaient. Au contraire les oiseaux s’accumulaient à ces heures-là, quand la foule délaissait derrière elle miettes de pain et autres déchets, pour lesquels becs et ailes plongeaient. Partout ailleurs ils se contentaient de voler en cercle.
Un historien enfin retrouva la statue supplémentaire, qui n’était pas ce socle mais une autre au bout du parc, recouverte par la végétation, et si rouillée qu’elle en était méconnaissable. Sa banalité convainquit l’homme de n’en parler qu’à ses confrères, de n’en dire surtout rien aux gens du parc, pour des motifs qui le concernaient. Le personnage de rouille retourna derrière ses feuillages, avec son secret. Aucun lampadaire ne l’éclairait.
C’est alors que, sans coïncidence, un habitant de Caudes s’informa du parc, se prit à vouloir le visiter, s’y rendit effectivement et avec la foule, arrivant aux grillages, prit place dans le bus, se laissa porter au fil des clichés sans y trouver rien à redire, avant de se figer de stupeur. Descendu comme les autres devant le socle vide, sans y jeter un regard, il avait pressé son pas en arrière, jusqu’à la première statue croisée.
Les gens ne durent pas comprendre son intérêt, entre frayeur et fascination, produit de ce qu’il voyait l’impossible là où tous les autres voyaient un bloc noir, poreux que la pluie ne pouvait pas entamer.
Il rencontra le seul homme qui disait savoir le nombre de ces statues. Il lui parla moins des statues que de ce qui les recouvrait : en vérité, comme tous ceux qui un jour les avaient vues, il ne voulait pas, surtout pas savoir ce qui se trouvait dessous. Mais avant d’avoir la réponse cet habitant s’était fait à la raison qu’il devait s’agir de cendre, que même les volcans n’arrivaient pas à produire, comme des gangues ou des linceuls de pierre.
Cet habitant ne devait pas rentrer chez lui sans avoir été arrêté par des autorités qui n’étaient pas la municipalité. Interrogé sur ce qu’il avait appris, il apprit tout et promit de ne rien révéler. En effet, il tint parole. Avant son départ encore, il faisait le tour de toutes les statues et n’acceptait plus de se détacher de l’une qu’entraîné de force par son guide. La seule statue qu’il ne vit jamais fut celle de rouille, sans quoi il aurait compris.

La nuit du six août, les agrégats tournèrent. Un vacarme roula dans le parc, pendant des heures, jusqu’à l’arrivée de l’aube. Rien n’avait changé et pourtant, aussi longtemps que les gens se rappelèrent le roulement sourd des générateurs, leur effort contre l’obscurité, ils ne purent qu’être persuadés d’avoir évité une catastrophe indicible.
Cette nuit-là la seule personne à pouvoir donner la liste complète des statues disparut sans laisser de traces. Seul l’historien aurait pu le retrouver. Mais l’historien était trop empressé à lire ce fait divers : que l’aviation avait effectivement prévu un plan de bombardement du parc, tellement énorme que sa taille démentait l’information même. Les enquêteurs accusèrent même l’aviation d’avoir volontairement révélé une information fausse pour invalider le travail jusqu’alors accompli.
Raisonnablement, rien n’avait été accompli. Il n’y avait aucun rapport entre les oiseaux, les victimes, le vide ou un quelconque cliché. L’aviation n’avait jamais eu que ses propres intérêts et sans cette fascination du vide, et sans ce dégoût du plein, les gens du parc auraient été aussi rationnels que la municipalité.
Avec le temps les clichés du photographe, sur le trajet du bus, subirent un effet étrange mais tout à fait naturel : elles devinrent floues, puis s’étirèrent démesurément, jusqu’à ne plus rien représenter. Toutes les nuits fidèlement les lampadaires se rallumaient, toutes les nuits avec ces quelques minutes d’avance, en lutte contre l’obscurité, parce que dans le ciel toutes les étoiles avaient été détruites.
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